Qu’est-ce que l’attention, vraiment ?

Premier article d’une série sur l’écologie de l’attention.

Imaginez la scène. Vous êtes assise dans un café bruyant, plongée dans un livre. Autour de vous, des conversations, le bruit de la machine, des chaises qu’on déplace. Vous n’entendez rien de tout cela, ou presque. Et soudain, quelqu’un prononce votre prénom à une autre table.

Vous levez la tête.

Vous n’avez pas décidé de l’entendre. Vous ne saviez même pas que vous l’écoutiez. Et pourtant, votre cerveau a trié le bruit ambiant en temps réel, repéré ce mot précis dans le flux sonore, et l’a porté jusqu’à votre conscience.

Ce phénomène a un nom : le cocktail party problem, identifié en 1953 par Colin Cherry, chercheur en sciences cognitives à l’Imperial College London. Cherry travaillait à l’origine sur un problème très concret : comment les contrôleurs aériens parvenaient-ils à isoler la voix d’un pilote particulier parmi les multiples communications radio qui leur arrivaient simultanément ? Sa question fondatrice structure encore la recherche sur l’attention, soixante-dix ans plus tard : si nous sommes capables de filtrer ce qui ne nous concerne pas, comment se fait-il que certaines choses traversent quand même le filtre ?

La réponse à cette question change la manière dont on pense l’attention. Et elle change, par ricochet, la manière dont on pense les interfaces qui la sollicitent.

Attention ! Elle s’échappe.

Si vous ouvrez le Larousse, vous trouverez une définition de l’attention qui ressemble à ceci : la « capacité de concentrer volontairement son esprit sur un objet déterminé ». La définition est correcte, mais elle est incomplète. Elle laisse penser que l’attention est un acte de volonté, un projecteur que vous dirigeriez à votre guise sur tel ou tel objet.

Les recherches en neurosciences cognitives, notamment celles de Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche à l’INSERM au sein du Centre de recherche en neurosciences de Lyon et auteur du Cerveau attentif, montrent que la majeure partie de notre attention nous échappe. Elle se déclenche avant que nous ayons décidé. Elle se détourne sans nous prévenir. Elle se fixe sur des objets que nous n’avions pas choisis.

Lachaux résume l’idée d’une formule simple : l’attention détermine ce qui passe et ce qui s’arrête aux portes du cerveau. Autrement dit, elle est moins un projecteur qu’un filtre, dont une partie seulement est sous notre contrôle.

Comprendre comment ce filtre fonctionne, c’est comprendre pourquoi nous ne sommes pas tout à fait responsables de ce qui capte notre attention au quotidien.

Comment notre attention fonctionne ?

Le cerveau ne traite pas l’information en bloc. Il procède en plusieurs étapes, qui se déroulent en quelques dizaines de millisecondes, sans que nous en ayons conscience.

Première étape : le filtrage pré-attentif. Le cerveau effectue un balayage automatique de tous les stimuli présents dans votre environnement. Les couleurs, les contrastes, les mouvements, les sons. À ce stade, il n’a encore rien sélectionné. Il inventorie. Cette opération est prise en charge par le cortex visuel et les aires sensorielles primaires, et elle est entièrement automatique.

Deuxième étape : le dialogue feedforward et feedback. Une fois l’inventaire fait, un aller-retour s’engage entre les régions sensorielles, qui signalent ce qu’elles ont détecté, et le cortex préfrontal, qui décide ce qui mérite d’être approfondi. C’est cette boucle de dialogue, et non l’une ou l’autre des régions prises isolément, qui constitue l’attention au sens fort. L’attention n’est pas une zone du cerveau. C’est une conversation entre plusieurs zones.

Troisième étape : le filtrage attentionnel. À ce stade seulement, le cerveau atténue ce qui n’a pas obtenu de validation préfrontale. Tout est perçu, tout est traité brièvement, mais seul ce qui obtient l’attention frontale accède pleinement à la conscience et à la mémoire.

Un détail essentiel mérite d’être souligné : ce filtrage est une atténuation, pas un blocage. Le bruit ambiant du café n’est pas effacé. Il est simplement réduit en intensité dans votre conscience. Et c’est précisément pour cela qu’un stimulus assez saillant peut toujours traverser. Votre prénom à la table d’à côté. Une notification sur votre écran. Un son qui sort du registre habituel.

L’attention n’est pas une porte qu’on ferme. C’est un voile qu’on tend, et que certaines choses traversent.

Pourquoi certaines choses traversent, et d’autres non

Toutes les informations ne se valent pas aux yeux du cerveau. Cinq grandes catégories de stimuli traversent presque systématiquement le filtre attentionnel, parce qu’elles ont été sélectionnées par l’évolution pour leur valeur de survie.

La saillance. Tout ce qui sort du lot dans un environnement donné. Un flash, un son fort, une couleur vive, un mouvement brusque. Le cerveau privilégie les ruptures sur la continuité.

Le danger. L’amygdale, structure cérébrale spécialisée dans la détection des menaces, peut identifier un visage en colère ou un serpent avant même que la conscience ait eu le temps de les nommer. Cette voie d’urgence est plus rapide que la pensée.

La nouveauté. L’hippocampe et le cortex périrhinal repèrent ce qui ne correspond à aucun pattern connu. Ce qui est nouveau attire automatiquement l’attention, parce que ce qui est nouveau peut être une opportunité ou une menace.

La récompense. Le circuit dopaminergique, souvent associé au plaisir, s’active en réalité sur l’anticipation de la récompense, pas sur la récompense elle-même. C’est pour cela qu’on continue de tirer le levier d’une machine à sous, ou de descendre un fil d’actualité : ce n’est pas le contenu qui nous accroche, c’est l’attente du prochain.

La pertinence personnelle. Votre prénom dans une foule. Un mot lié à votre histoire personnelle. Un visage familier dans une rue inconnue. La saillance dépend de qui vous êtes : ce qui capte votre attention n’aurait peut-être aucun effet sur votre voisin.

Ces cinq déclencheurs sont neutres en eux-mêmes. Ils sont le produit de millions d’années d’évolution dans des environnements où repérer un prédateur, un fruit mûr ou un visage familier était vital.

Le problème n’est pas qu’ils existent. Le problème, c’est ce qu’on en fait aujourd’hui.

Notre attention a des limites

Il faut ajouter un dernier élément pour comprendre. Notre capacité à traiter de l’information n’est pas seulement filtrée, elle est aussi limitée. Le psychologue cognitif américain George Miller, alors professeur à Harvard, a montré dès 1956 que notre mémoire de travail, celle qui nous permet de garder plusieurs idées en tête simultanément, ne peut tenir qu’environ sept éléments à la fois. Au-delà, elle sature.

John Sweller, alors à la School of Education de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (Sydney), a prolongé ces travaux en 1988 avec sa théorie de la charge cognitive. Quand l’environnement nous demande plus de ressources attentionnelles que nous ne pouvons en mobiliser, le système flanche. Nous oublions, nous décrochons, nous prenons des décisions par défaut.

On entend souvent dire que nous serions entrés dans une « crise de l’attention ». Que les jeunes générations seraient incapables de se concentrer. Que nos cerveaux auraient été abîmés par les écrans. Ces récits ont leur part de vérité, mais ils manquent quelque chose d’important.

Nos limites attentionnelles ne sont pas des défauts. Elles sont les conditions normales de fonctionnement d’un cerveau humain. Le filtrage, la saturation à sept éléments, la sensibilité aux saillances, l’attraction pour la nouveauté : tout cela faisait partie de l’équipement de nos ancêtres bien avant l’apparition du premier écran.

Ce qui a changé, ce n’est pas notre cerveau. C’est l’environnement dans lequel il fonctionne.

Nous avons construit des environnements qui sollicitent en permanence chacun de nos cinq déclencheurs attentionnels. Saillance des notifications, danger des titres anxiogènes, nouveauté du scroll infini, récompense imprévisible des likes, pertinence personnelle des algorithmes de recommandation. Aucun de ces leviers n’est nouveau. Ce qui est nouveau, c’est leur densité et leur systématisation.

Et c’est là que commence une autre histoire. Quand l’attention humaine est-elle devenue une ressource qu’on cherche à capter à tout prix ? Comment prendre soin de notre attention ?

C’est ce que je creuserai dans le prochain article.

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Pourquoi on essaie d’être attentif à tout (et pourquoi on n’y arrive pas)