Pourquoi on essaie d’être attentif à tout (et pourquoi on n’y arrive pas)
Deuxième article d’une série sur l’écologie de l’attention.
Imaginez la scène. Vous êtes dans une réunion. Quelqu’un parle, vous l’écoutez à moitié. Votre téléphone est posé sur la table, écran face contre bois. Une vibration. Vous ne le touchez pas. Pourtant, quelque chose en vous a déjà commencé à calculer : est-ce ce mail que j’attends depuis ce matin ?
Vous avez décroché de la réunion sans avoir touché l’écran.
Ce moment n’est pas un défaut de discipline. Votre attention n’est plus seulement dans la pièce où vous êtes, parce que vos interfaces ont rendu cette pièce poreuse à toutes les autres.
Dans le premier article, on a vu que notre attention est un filtre limité par construction, et que cinq grandes catégories de stimuli le traversent presque toujours, parce que l’évolution les a sélectionnés pour leur valeur de survie : la saillance, le danger, la nouveauté, la récompense, la pertinence personnelle. À la fin, je laissais une question ouverte : si je sais que mon attention est limitée, et que je connais ses déclencheurs, pourquoi est-ce que je continue à essayer de répondre à dix choses en même temps ?
La réponse n’est pas seulement dans votre cerveau. Elle est aussi dans l’histoire récente de ce qu’on a fait de votre attention.
Quand l’attention est devenue un marché
L’idée que l’attention humaine pourrait être une ressource rare, donc précieuse, est plus récente qu’on ne le pense. Dès 1971, l’économiste Herbert Simon, futur prix Nobel, écrit que dans un monde riche en information, ce qui devient rare, c’est ce que l’information consomme : l’attention de ceux qui la reçoivent.
Trente ans plus tard, l’idée bascule hors du champ académique. En 2004, Patrick Le Lay, alors président-directeur général de TF1, lâche dans un livre d’entretiens une phrase qui fait scandale :
« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
Elle fait scandale parce qu’elle dit publiquement ce que tout le monde savait déjà : depuis les années 1960, la publicité télévisée vend votre attention à des annonceurs. Mais elle marque le moment où l’attention cesse d’être un concept économique abstrait pour devenir un produit assumé.
Ce qui change dans les vingt années suivantes, ce n’est pas le principe. C’est l’échelle.
Christian Licoppe, ou pourquoi on ne lâche pas son téléphone
La télévision, on pouvait l’éteindre. Le téléphone, non, du moins, pas sans en payer le prix social.
Christian Licoppe, sociologue à Télécom Paris, étudie depuis les années 2000 ce que les téléphones mobiles font à nos relations sociales. Ses observations le mènent à un concept qu’il appelle la présence connectée.
Quand on téléphone à quelqu’un, on n’est pas avec lui : on lui parle à distance. Quand on lui envoie un message, on n’est pas non plus avec lui : on lui laisse une trace. Mais quand on a tous les deux un smartphone allumé à portée, on est en permanence dans une certaine présence l’un à l’autre : une présence latente, à bas bruit. On n’a pas besoin de se parler. On sait qu’on pourrait se joindre à tout instant. Et ce savoir, partagé, change la nature même de la relation.
Cette présence connectée n’est pas une présence affaiblie. C’est une autre forme de présence, qui se superpose à toutes les autres. Vous êtes physiquement en réunion, sociologiquement à l’écoute de votre cercle proche, et potentiellement disponible pour tout ce qui passe sur vos canaux numériques. Pas successivement. Simultanément.
Et ça change ce qu’une notification veut dire.
Dans un article de 2010, Licoppe propose une analyse plus précise. Une notification, écrit-il, n’est pas une information : c’est une sommation (summons en anglais), un acte qui implique que vous êtes vue comme connectée, donc attendue comme répondante. Quand votre téléphone vibre dans votre poche pendant cette réunion, ce qui se déclenche n’est pas la simple détection d’un message. C’est l’enregistrement d’une obligation de répondre.
Vous ne luttez pas seulement contre une habitude mentale. Vous luttez contre une obligation sociale construite par l’architecture même de l’objet. Et qui, chaque fois, active mécaniquement au moins un de vos cinq déclencheurs attentionnels : saillance (la vibration), nouveauté (le message inconnu), récompense (le « peut-être »), pertinence personnelle (votre prénom, votre nom, votre projet).
Un régime d’attention domine tous les autres
Le sociologue Dominique Boullier, professeur à Sciences Po, propose une grille pour cartographier les différentes manières d’être attentif. Il distingue quatre régimes qui coexistent en chacun de nous : la fidélisation (revenir à une marque, un format, une habitude), l’immersion (se laisser absorber dans un contenu long), l’alerte (réagir à un signal extérieur), et la projection (anticiper, planifier).
Ces quatre régimes ne sont pas hiérarchisés. Ils sont complémentaires. Le problème, c’est que nos environnements numériques sollicitent en permanence un seul d’entre eux : celui de l’alerte. Notification, badge, vibration. La plupart des interfaces grand public sont conçues pour mobiliser ce régime au détriment des trois autres, ou du moins pour en faire la porte d’entrée.
Et ça se mesure. Gloria Mark, professeure d’informatique à l’Université de Californie à Irvine, observe depuis une vingtaine d’années la fragmentation des tâches sur écran. La durée moyenne pendant laquelle on reste sur un même écran avant de basculer ailleurs est passée d’environ deux minutes et demie en 2004 à moins d’une minute aujourd’hui selon ses dernières études. Ce n’est pas une question de génération. C’est l’environnement qui a changé.
Et donc, où interviennent les designers ?
Si nos régimes attentionnels sont façonnés par des architectures, celles des notifications, des feeds, des fils personnalisés, alors elles sont le résultat de choix de conception. Des choix qui se font, chaque jour, dans des arbitrages entre objectifs business, contraintes techniques et expérience utilisateur.
Concevoir une interface, c’est toujours arbitrer entre plusieurs régimes d’attention possibles. Faire le choix de l’alerte, c’est un choix parmi d’autres, pas une fatalité technique.
Dans le prochain article, je m’intéresserai à ces arbitrages : les techniques qui exploitent nos cinq déclencheurs attentionnels, qu’on appelle aujourd’hui des dark patterns, mais aussi les pratiques émergentes qui cherchent à concevoir autrement. Pourquoi de plus en plus de designers s’interrogent sur leurs propres outils, et comment ils inventent des alternatives.
Sarah Perez, étudiante en master de design UX. J’écris cette série en parallèle de mon projet de fin d’études sur l’économie et l’écologie de l’attention.
Références principales :
Simon, H. A. (1971). « Designing Organizations for an Information-Rich World ». In Computers, Communications, and the Public Interest, M. Greenberger (éd.), Johns Hopkins Press.
Le Lay, P. (2004). Entretien dans Les Dirigeants face au changement, Éditions du Huitième Jour.
Licoppe, C. (2004). « Connected presence: the emergence of a new repertoire for managing social relationships in a changing communication technoscape ». Environment and Planning D, 22(1), p. 135–156.
Licoppe, C. (2010). « The ‘crisis of the summons’: A transformation in the pragmatics of ‘notifications,’ from phone rings to instant messaging ». The Information Society, 26(4), p. 288–302.
Boullier, D. (2014). « Médiologie des régimes d’attention ». In Y. Citton (dir.), L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, La Découverte.
Mark, G. (2023). Attention Span: A Groundbreaking Way to Restore Balance, Happiness and Productivity, Hanover Square Press.